Un accord puis deux (8). Elle n'était déjà plus là. Plus sur son canapé. Ni dans son appartement d'ailleurs. Elle était TRANSPORTÉE. Ailleurs. Elle se revoyait dans la rue, à écouter cette musique si magnifique. A se laisser aller vers elle. A se donner complètement à elle.
"- NOOON !"
Junon se leva en sursaut. Elle avait encore failli se faire envoûter.
Non, ça ne pouvait pas être l'effet de l'alcool, ni même une simple illusion. Cette musique l'avait tellement faîte vibrée qu'elle ne pouvait pas être imaginaire. Elle restait encore & encore, dans son crâne & ne voulait pas s'en échapper. Malgré tout, elle se devait de l'oublier. Alors, pour tenter de ne plus y penser, elle prit son paquet de cigarettes qui trainait sur la table basse & alla s'installer sur son balcon, qui était assez grand. Là, elle se posa sur une chaise, mit une clope à sa bouche & l'alluma rapidement. Sentant les effets apaisants de la nicotine l'envahir, elle se détendit peu à peu. Devant elle, se dressaient des appartements parisiens au charme incontestable, sa petite épicerie préférée en contre-bas & la Seine. Ah, qu'est-ce-qu'elle était Belle ! Les derniers rayons de soleil faisaient miroiter celle-ci, les faibles remous frangeaient le fleuve de petites rainures; on l'avait l'impression qu'elle étincelait, qu'elle brillait de mille feux. Qu'est-ce-que Junon aimait l'observer pendant des heures. Elle trouvait qu'elle se ressemblait toutes les deux. La Seine, si beau fleuve à regarder à première vue, savait-on ce qu'elle cachait réellement ? Oui, si on se donnait la peine de mieux l'observer, si on écaillait un peu le beau vernis, on trouverait autre chose peut-être que cette surface idyllique sous le plus beau fleuve français. Combien de c½urs ivres de douleur se sont jetés dans ce fleuve pour fuir leurs misérables existences ? Combien de cadavres sont cachés sûrement sous cette surface si calme & paisible ?
Ouais rien qu'du malheur, de la tristesse, au final, dans cette Seine. Décidément, elles avaient beaucoup de points communs toutes les deux.
Junon tirait nonchalamment sur sa cigarette & tout en continuant ses contemplations, faisait ressortir sa fumée en forme ronde. Elle aurait pu rester là toute sa vie. Loin de toute présence & donc forcément, Connerie Humaine, qui la répugnait tellement. Rester là, rien qu'elle & La Seine.
"-Ma Seine", dit-elle, en arquant sa bouche d'un petit sourire.
Malheureusement, le devoir ou plus précisément "le manque" l'appela, plus rapidement qu'elle ne l'aurait imaginé. Son Scotch Whisky. Elle avait à peine 18 ans & elle y était déjà accroc. Soupirant, elle se leva, écrasa sa cigarette & rentra à l'intérieur. Elle prit son sac à main, enfila distraitement son manteau & sans un coup d'½il pour la pièce, sortit de son appartement. Elle descendit les cinq étages assez vite, poussa la grande porte d'entrée & la laissant se refermer lourdement, respira l'air frais estival typiquement parisien. Il était à peu près 19 heures. En achetant son Label 5, elle se prendrait peut-être un petit truc à grignoter.
Junon ne mangeait pas beaucoup ou pour être plus précise, pas vraiment. Depuis le départ incompréhensible de ses parents, elle n'en voyait plus vraiment l'utilité. A quoi bon manger, si elle n'avait personne avec qui le faire ? Ravalant sa fierté pour une fois, Junon s'avoua que, oui, elle se sentait véritablement seule dans cette foutue vie.
Elle traversa la rue, la mine triste mais dès qu'elle pénétra à l'intérieur de la boutique, faisant sonner le carillon; comme alertée par un signal d'alarme, elle redevint la Junon, que tout le monde connaissait, froide, distante & qui ne laissait percevoir aucun sentiment. S'avançant dignement, comme elle savait si bien le faire, elle fonça tel un automate vers le rayon "Alcool" de la supérette.
Habituée, elle trouva facilement son bonheur & dès qu'elle eut la bouteille en main, son sang parut circuler plus facilement dans ses veines. Comme si le contact entre sa peau & son Scotch Whisky, aussi froid l'une que l'autre, la faisait revivre instantanément.
Elle se dirigea ensuite vers la caisse enregistreuse & le vendeur, qui apparemment était nouveau & qui n'avait jamais vu auparavant Junon, resta bouche bée devant cette plastique & ce physique unique. Tous les employés qui travaillaient ici savaient que le seul fait de faire paraître un sentiment devant elle à son égard était signé son arrêt de mort mais le petit nouveau, inexpérimenté, sans le savoir tenta le Diable.
"- Qu'est-ce-qu'il y a ? T'as un problème ? lança-t-elle froidement.
Le jeune homme, qui avait pâli sous le ton froid & cruel de la voix de Junon, tremblait légèrement & n'arrivait pas à trouver ses mots. Il déglutit.
- Non non Mademoiselle, euh Madame, euh excusez moi, je ne voulais pas ... vous importuner ... Mais ...
- Bon quand tu sauras parler, tu pourras m'adresser la parole mais là, vois-tu, tu me fais perdre mon temps alors s'il te plaît, tais-toi & fais ce que tu as à faire, cracha-t-elle au visage de l'apprenti caissier.
Le garçon ne sût répliquer quoi que soit & résigné & vexé, il accomplit rapidement sa tâche, de peur encore une fois de s'attirer les foudres de l'Impitoyable Junon.
- & tu me rajouteras ça aussi, désignant de son doigt fin & verni de rouge, une barre de céréales qui était posée sur le comptoir de la caisse.
- Bien, bien sûr !" bégaya-t-il.
Il s'empressa de faire ce qu'elle lui avait demandé & une fois la chose faîte, il lui tendit le paquet, tout tremblotant.
Sans aucun remerciement, ni même un regard sympathique, Junon sortit du magasin, en relevant à la manière d'une vraie Peste, une mèche brune qui fendait son visage parfait.
A l'extérieur, elle ricana sournoisement de son abus sur ce jeune homme. "Voilà c'est comme çà que ça devrait toujours se passer !"
Puis, elle marcha en direction d'un square, qui se trouvait non loin de là & une fois arrivée, elle s'assied en tailleur sur un banc gris, tagué d'insultes racistes & inutiles. "J'emmerde les gens, j'les emmerde Tous ..." soupira-t-elle, en débouchant son précieux. Puis, elle porta à ses lèvres le goulot de la bouteille & reconnut immédiatement le goût si délicieux qu'avait son Label 5. Après plusieurs gorgées, apaisée, elle s'allongea sur le dos, la bouteille toujours entre ses mains & ferma les yeux.
Cependant, quelques minutes après seulement, répétant exactement le même scénario que dans son appartement, elle se releva en sursaut ...